artiste « agonique »

 

« Agonique ». Même si ce terme lui convient parfaitement, ce n’est pas Jean-Paul Muslin qui se définit ainsi mais c’est Guy Denis, écrivain et galeriste (Galerie La Louve, Arlon, province du Luxembourg, Belgique) qui le qualifie ainsi.

Dans son essai « Les peintres de l’agonie » (Bernard Gilson Editeur, 2008) Guy Denis définit ainsi les peintres de l’agonie :

« Les œuvres des artistes de la douleur ne relèvent ni de l’art naïf, ni de l’art brut, ni des arts premiers. Leur originalité vis-à-vis de ces stylistiques comme celles des Expressionnistes du Nord, tient dans l’utopie, le déracinement, le désengagement, la dépolitisation. L’artiste apparaît tel un envoyé dans le « lointain intérieur ». Il s’est débarrassé de la norme sociétale mais non de la tradition picturale, pour retrouver une pensée sauvage qui tient de l’instinct et de la folie, ce qui n’empêche point la poésie ni l’invitation au rêve »

 

Jean-Paul Muslin est bien un artiste de la douleur et un artiste singulier non pas tant à cause de la dénomination actuelle d’un courant artistique mais bien par sa singularité propre. Si cette « singularité » est réelle elle ne tient pas seulement dans le fait qu’il soit malvoyant ; en effet, il ne dit pas autre chose que ce qu’il disait avant de le devenir : il parle de l’homme souffrant, perdu dans ses contradictions, qui se cache, qui cache son identité pourtant ignorée de lui-même et que ses heures de « zone grise » gouverne. Puisque « singularité » il y a, elle réside, bien au-delà du regard, dans cette obsessionnelle tentative d’identification de ces zones grises et sans doute dans l’expression plastique de celle-ci.

 

Il est né à Paris en 1948. Après des études à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (1965-1971) et à l'UER de scénographie de la Faculté de Censier (1968-1971), son parcours professionnel embrasse longtemps les arts plastiques et les métiers du spectacle.

Jusqu’en 2001, les expositions de sculpture, gravures et dessins alternent donc avec les interventions au théâtre et l’audiovisuel.

 

C’est précisément à cette époque que sa carrière s’interrompt: en effet, il est frappé par une maladie des yeux qui le rend malvoyant et c’est seulement après un silence de plus de 10 ans, qu’il retrouve le moyen de travailler de nouveau. Ce moyen, ce sera sa mémoire.

Tout le travail de Jean-Paul Muslin, à toutes les époques, s’articule autour du même « sujet »  si l’on peut dire. Ce « sujet », c’est le corps, les corps, la face, les faces, dans les tourments, la souffrance, l’érotisme et la mort.

Depuis toujours, habité par une mémoire de l’horreur totale, il ne cesse d’interroger les mécanismes cachés à l’homme lui-même qui mènent à cette sorte d’éviscération mentale et laisse l’humain en lambeaux.

Dans son travail de plasticien, ainsi que dans certaines recherches théâtrales (« Procès de Gilles de Rais »), il va puiser chez Georges Bataille notamment, les clés de lecture possibles de cette « zone grise » évoquée par Primo Lévi et qui le hanta.

C’est ce souci constant de décriptage de cette zone toujours secrète qui le projette dans ces formes « viscéralisées » qui constituent l’expression même de son travail..

Le MASQUE, la POUPEE, la poupée eviscérée, vrai faux masque, deviennent alors pour lui, déjà bien avant la maladie des yeux, le catalyseur majeur de cette recherche dans ce champ si vaste, qui va du mysticisme à la tradition théâtrale, scénographique, sans que les frontières n’en soient visibles. Le masque, la poupée, sortes de profanation du secret, deviennent objets à inventer pour dépasser en quelque sorte l’acte de profanation.

 

 « Le principe de la profanation est l’usage profane du sacré » (Georges Bataille dans le traité « l’érotisme »)

 

Masques, poupées, masques-poupées, sculptures et bas reliefs sont bien pour Jean-Paul Muslin la forme interrogative la plus proche de la mémoire et la mémoire, c’est depuis la malvoyance, le moyen unique de transmettre, de capter quelque chose de cette fantastique bibliothèque, banque d’images accumulée au fil des années qui puise ni dans le beau ni dans le laid, mais dans l’énigme que constitue la zone mortifère absolue. Depuis la maladie -et même avant mais plus inconsciemment- c’est la mémoire de la mémoire qui va constituer le moteur sans lequel rien n’est possible de l’exploration des « zones grises » du monde.